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Chronique Paulista I
Posté par La Teresto le Lun, 2006-09-25 16:49.
Individus, activités et expériences | Politique et vision internationale | Divers | Histoire
Chronique paulista Ipar Guillaume Hébert Jour 15. Il y a maintenant deux semaines que je suis à São Paulo. Pas de grande surprise, pas de choc culturel et même pas de péripétie. Un commencement de voyage tranquille qui me permet de vaquer à mes occupations. J'habite une petite chambre cubique où l'on trouve un matelas, une toute petite table et une patère que je n'utilise que pour maintenir coincée sur le mur une carte partielle de la métropole. Ma vie tourne autour de mon ordinateur portable et d'une clé USB, des items que je méconnaissais presque complètement il y a deux mois à peine. Ce qui n'a de cesse de m'impressionner et je dirai même de m'émouvoir depuis que je suis là, c'est la taille de la ville. São Paulo est la cinquième agglomération du monde avec une population de plus de 19 millions d'habitants . Mais cette fois-ci, ce n'est pas la masse humaine qui m'a tant frappé jusqu'à maintenant (à titre comparatif, Buenos Aires était beaucoup plus condensée). C'est plutôt le nombre et la disproportion des constructions et surtout, l'horizon, de tous les côtés, qui ne laisse pas supposer de fin à ces immenses constructions à perte de vue dans toutes les directions. Depuis ma chambre ou depuis le salon, ou depuis l'un des échangeurs de la mégalopole, les gratte-ciels sont de tous les côtés. Une ville de disproportions, encore une fois, où la vie semble s'organiser davantage sur le vertical que sur l'horizontal. J'habite le sixième étage d'un immeuble situé à l'angle des rues Tietê et Consolação, dans le quartier Jardims. À quelques minutes de l'extrémité ouest de l'Avenida Paulista, ce grand boulevard qui constitue l'unique lieu auquel on pourrait peut-être associer São Paulo, cette ville qui a été trop occupée par le passé, et c'est la même histoire aujourd'hui, à faire tourner l'économie pour se construire des monuments... Il n'en demeure pas moins que la Paulista est présentement le point de départ et le point d'arrivée de toutes mes journées. La ville gigantesque qui s'offre à mes yeux, c'est un point de vue sur son deuxième centre-ville du XXe siècle. Parce que oui, les Paulistas, les habitants de São Paulo, se lassent apparemment des zones qui perdent un peu de leur cachet original, et choisissent tout bonnement de déplacer le centre des activités. Aujourd'hui, il semblerait que c'est l'axe Faria Lima ou encore l'Avenida Berini qui jouerait ce rôle. Maintenant que l'organisation moderne de la Paulista est dépassée, on aurait repoussé plus loin le point de rencontre de la haute société vers des zones moins régulée, plus libre, plus flexible et, vous l'aurez peut-être deviné, plus près des sensibilités de l'architecture post-moderne... Orientation. Je me débrouille pas trop mal, franchement, mais on ne peut pas dire que j'aie été très audacieux jusqu'à maintenant. Néanmoins, je ne me suis pas perdu, je commence à replacer les grands axes du centre et je me démêle avec les autobus, ce qui n'est pas peu dire quand on en voit défiler des centaines et qu'ils ont des numéros tels que 778R-10. Le cœur de la ville où je résiderai pour quatre mois, est entouré de quatre énormes zones périphériques où l'on trouve l'essentiel de la population, et donc de la classe moyenne et des classes appauvries. J'ai accès à un balcon qui m'offre une vue époustouflante, sur les logis empilés de la bourgeoisie moyenne-élévée. En outre, j'habite à côté du plus grand complexe hospitalier d'Amérique latine, une série de bâtiments massifs qui surplombent une grande partie de mon quartier. De la démesure qui ne m'avait été inspirée que par New York auparavant, même s'il ne s'agit ici aucunement de la même configuration urbaine. Au niveau culturel, la comparaison entre les deux cités-univers est meilleure. Comme l'avait proposé mon bon ami Marcelo qui habite Itaquera (Zona Leste), je suis d'avis qu'on pourrait effectivement présenter São Paulo comme la « New York d'Amérique du Sud » en raison de sa vie artistique et sociale très riche. Sa puissance économique et financière également en fait un centre urbain incontournable du sous-continent, une fois de plus à la manière de New York en Amérique du Nord. São Paulo ne s'immobilise jamais, c'est un symbole capitaliste par excellence; une cité de grandes opportunités et de désenchantements amers. Une ville résolument tournée vers l'avenir et ce à un point tel qu'elle semble parfois n'avoir strictement rien à faire du passé. Alors que Buenos Aires ressemble souvent à Paris, je dirais que São Paulo a des airs de New York. Mon premier mois étant consacré à des recherches dans les universités de São Paulo, je n'ai pas encore visité la périphérie. Je vis plutôt dans un véritable îlot de richesse, dont les habitants ne connaissent généralement pas plus que moi cette périphérie où la misère est aussi abondante que la richesse de ce côté-ci du capitalisme. Certes, c'est pratique pour mes études mais plus souvent qu'autrement insupportable lorsque l'on sait de quelles inégalités le Brésil est capable. Des boutiques de vêtements chics, des commerces de vins et de chocolats, des restaurants beaucoup trop chers dans lesquels les scènes de repas ont l'air irréelle tant elles sont friquées jusque dans les moindres détails. Lorsque vient l'heure de baptiser leurs établissements, ces commerçants de bons goût ont un faible pour les noms en anglais, en français et parfois les deux. Ça fait plus chic, au Brésil. Une pratique qui n'a pas que des résultats élégants; l'animalerie sur Consolação le démontre bien, on l'a nommé « Mon pet ». Il n'y a pas de Noir dans mon quartier, ou à peine. Démocratie raciale, mon œil. Dans la rue, on distribue des dépliants qui offrent des plans médicaux. Par exemple, si vous avez entre 24 et 28 ans, la compagnie Amil vous garantira l'ambulance en cas de pépin pour la maigre somme de 181,31$R par mois. Pourquoi pas après tout si on en a les moyens? Soyons lucides, c'est important la santé. Mon quartier du moment est aussi ennuyeusement « grillé », partout. Ce n'est pas exceptionnel, les grilles, en Amérique latine, mais elles ont toujours un je ne sais quoi de plus agressif dans ce genre de quartier. Les rues sont très sombres mais il y a plusieurs lumières puissantes qui vous aveuglent tout à coup lorsque, sans quitter le trottoir public, on passe devant un œil magique. Dans sa cabine ou dans le hall, le gardien observe. Il y a quelqu'un devant la grille. L'une de ces clôtures métallique, l'une des plus massive il me semble, avec des caméras aux extrémités, se permet même de faire la morale aux passants. Un écriteau impératif dit : Soyez un bon citoyen, ramassez les déchets de votre chien. D'ici mon départ, il faudra que je change la teneur du message, disons; Soyez un bon citoyen, redistribuez la richesse, s'il-vous-plait. --------------------- Kalfou dangere. Mis à part les lourds problèmes structurels, un élément de la vie quotidienne de mon quartier richissime est un réel un poison, comme à Buenos Aires, et même pire je crois : c'est la priorité absolue que s'accaparent les automobilistes. J'avais failli me faire aplatir à plusieurs reprises lors de mon précédents voyage et s'il m'arrive quelque chose cette fois-ci, ça sera l'œuvre de l'anarchie routière paulista. Et je suis à peu près certain que si je devais me faire cogner par un bolide, l'opinion générale me rendrait coupable de m'être trouvé dans le chemin. Au moins, j'ai retrouvé l'Açai na tigela, un fruit délicieux qui peut servir de carburant à l'humain. Plus difficile de trouver du jus de canne à sucre au centre-ville, mais je me débrouille. Et je me régale. J'ai commencé à fréquenter l'immense (encore une fois ce mot) campus de l'USP [prononcer Ouspi] qui est sans doute la plus grande université d'Amérique latine avec l'Universidad Autonoma de Mexico (UNAM). La semaine dernière, on a consacré toute une série de conférences au penseur Florestan Fernandes; j'ai apprécié ce que j'ai vu. Cet intellectuel aura pris soin de ne pas prendre le même virage que le sociologue Fernando Henrique Cardoso, lorsque ce dernier avait été élu à la présidence de la République. En finissant, j'écris que comme à l'habitude, changer d'hémisphère restaure chez moi la faculté de rêver (ou de me rappeler de mes rêves, je ne saurais dire exactement). J'ai fait d'abord l'un de ces mauvais rêves que Joe faisait également au Brésil : on rêve que l'on est de retour au Québec et que l'on est évidemment pas censé d'être là. On se réveille ensuite sous les tropiques, soulagé. Autre mauvaise expérience, un véritable cauchemar dans ce cas-ci, j'ai rêvé que les QuébécoisEs avaient démissionné sur la vie démocratique ainsi que devant la nécessaire construction d'une société plus juste en se résolvant plutôt à souhaiter le retour d'un homme que l'on dit grand parce qu'il a une voix grave et un air grave, un homme conservateur sous toutes les coutures mais donc réconfortant qui viendrait nous rassurer à la tribune, et ce politicien de malheur, c'était nul autre que Lucien Bouchard, qui venait en outre reprendre la tête d'un parti de réactionnaires des campagnes pour mettre la Province sur la voie d'une lucidité bien particulière. Mais ce n'était qu'un mauvais rêve, n'est-ce-pas. N'est-ce-pas? Pourquoi est-ce que personne ne dit rien et tout le monde regarde par terre? São Paulo, 15 mai 2006 Guillaume Hébert Ajout du 16 mai : Extrait de mon journal Jour 15 : Dimanche, le 15 mai 2006 (18h56 : Casa Tietê) Mais j'ai failli rester pris dans la Zona Leste parce que, et c'est ce qui me fait prendre la plume, on est sur le point de décréter l'État d'urgence à São Paulo alors que les policiers tombent comme des mouches et que les autobus flambent. Un espèce de soulèvement d'un groupe de bandits, le PCC (Primeiro Comando da Capital) a fait ce qui atteint sans doute maintenant plus de 100 morts, la majorité étant des policiers civils ou militaires et quelques uns des vicitimes de balles perdues. Près d'une centaine de bus aussi ont été brûlés. Dans le métro, peu avant qu'on le ferme et alors que les lignes d'autobus étaient interrompues graduellement, les gens étaient manifestement préoccupés par la situation, ils parlaient au téléphone des dernières nouvelles ou rappelait que Vargas lui savait procurer la sécurité au bon peuple laborieux. Avant de grimper dans le wagon sur la ligne bleue direction Vila Madalena, une image m'a marqué. Quatre ou cinq visages qui fixaient, l'air grave, la manchette d'un journal (da tarde?) qui avait été transformée en affiche géante et collée sur une paroi près de la rame de métro et sur laquelle on voyait une photo d'une grande qualité montrant un autobus en flammes et annonçait, en même temps que son orientation idéologique, un « gouvernement pris en otage ». Marketing efficace, mais pas autant que la propension à provoquer la panique, et à désinformer... À son arrivée du travail, à pied, Dominic (mi-étasunien, mi-brésilien) m'a dit qu'il avait entendu parler de la possibilité de l'imposition d'une « curfew ». « Shit! », ais-je répondu dans la même langue... Voir la suite : Chronique paulista II »
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